Cela fait plusieurs années que je répète en conférence que les multipotentiels ont des cartes à jouer dans cette phase de « nouvelle renaissance digitale ».
Et je pense que nous arrivons à un moment particulièrement intéressant.
L’intelligence artificielle ne change pas seulement nos outils ou notre manière de travailler.
Elle modifie progressivement ce qui a de la valeur.
Pendant longtemps, nous avons construit le monde professionnel autour de la spécialisation.
Choisir une voie.
Développer une expertise.
Occuper une fonction clairement identifiable.
Rester suffisamment longtemps dans cette case pour devenir meilleur que les autres.
Pour quelqu’un de multipotentiel, ce modèle pouvait vite devenir inconfortable.
Comment expliquer un parcours composé de plusieurs métiers, plusieurs compétences, plusieurs passions ou plusieurs activités sans donner l’impression de manquer de direction ?
Et si ce qui ressemblait autrefois à une faiblesse pouvait devenir beaucoup plus intéressant dans les années qui arrivent ?
Je pense que les personnes capables d’apprendre vite, de relier différentes disciplines, de naviguer entre plusieurs rôles et de construire leur propre manière de travailler pourraient bénéficier d’un avantage particulier.
À deux conditions :
ne pas confondre multiplicité et dispersion, et ne pas utiliser l’IA n’importe comment.
Une nouvelle Renaissance digitale ?
J’aime bien cette idée de Renaissance parce qu’elle représente presque l’inverse du modèle professionnel auquel nous nous sommes habitués.
Les grandes figures de la Renaissance ne réfléchissaient pas nécessairement en termes de frontières disciplinaires strictes.
Léonard de Vinci pouvait s’intéresser à la peinture, l’anatomie, l’ingénierie, l’architecture ou les sciences.
Ces domaines ne se faisaient pas simplement concurrence.
Ils se nourrissaient.
C’est leur convergence qui participait à la singularité de sa manière de voir et de créer.
L’industrialisation nous a ensuite amenés vers une autre logique : diviser le travail en fonctions plus précises, développer des spécialistes et répartir les différentes compétences entre plusieurs personnes.
Cette organisation a énormément contribué à la production moderne.
Mais quelque chose est en train de bouger.
Une personne équipée des bons outils peut désormais accomplir des tâches qui auraient nécessité plusieurs expertises il y a encore peu de temps.
Faire de la recherche.
Analyser de grandes quantités d’informations.
Créer un prototype.
Écrire du code.
Produire un visuel.
Structurer une campagne.
Automatiser un processus.
Apprendre rapidement les bases d’un nouveau domaine.
Cela ne signifie pas qu’un débutant assisté par l’IA possède soudain quinze ans d’expérience.
Ce serait beaucoup trop simple.
Mais cela signifie qu’une partie du coût d’accès aux compétences techniques diminue.
Et lorsque la partie mécanique devient plus accessible, la valeur se déplace.
Les trois réactions possibles face à l’IA
Je vois actuellement trois grandes réactions.
La première consiste à rejeter l’IA.
« Je ne veux pas utiliser ça. »
Je comprends certaines inquiétudes.
J’ai moi-même envie de protéger des espaces sans écran, de continuer à écrire, réfléchir, lire, marcher, créer seul, avoir de vraies conversations et vivre des choses que je n’ai pas demandé à un algorithme de me recommander.
Je ne veux surtout pas perdre cela.
Mais refuser complètement un changement technologique aussi important me paraît risqué.
À l’autre extrême, certains veulent tout automatiser.
Leurs recherches.
Leurs contenus.
Leur organisation.
Leurs communications.
Leurs décisions.
Chaque friction doit disparaître.
On finit presque par chercher à automatiser l’expérience d’être humain.
Cette voie ne m’attire pas davantage.
Je n’ai aucune envie de devenir extrêmement efficace pour finir par ne plus vraiment savoir où s’arrête la technologie et où je commence.
Je crois davantage à une troisième possibilité :
Utiliser intelligemment la technologie sans lui déléguer ce qui nous rend précieux.
Et c’est précisément là que les multipotentiels peuvent devenir intéressants.
L’IA ne rend pas l’humain inutile : notre valeur se déplace
À chaque grande évolution technologique, certaines tâches perdent de leur valeur tandis que d’autres en gagnent.
Lorsque l’exécution devient plus facile, il reste toujours une question en amont :
Qu’est-ce qui mérite d’être exécuté ?
Une IA peut générer cent idées.
Elle ne connaît pas nécessairement celle que vous devriez poursuivre.
Elle peut produire plusieurs versions d’un texte.
Elle ne possède pas votre expérience du terrain, votre histoire ou votre compréhension précise de votre audience.
Elle peut vous aider à construire un produit.
Elle ne décide pas à votre place de la vision que vous souhaitez défendre pendant dix ans.
Une partie de la valeur humaine se déplace donc vers :
le jugement,
le goût,
la vision,
l’expérience,
la compréhension des autres,
la capacité à poser les bonnes questions,
la capacité à faire des connexions,
le discernement,
et surtout la capacité à choisir une direction.
Ce sont des compétences profondément transversales.
Et beaucoup de profils multipotentiels passent justement une grande partie de leur vie à créer des connexions entre des choses que les autres regardent séparément.
Pourquoi les multipotentiels peuvent avoir un avantage avec l’IA
Vous avez peut-être travaillé dans plusieurs secteurs.
Changé plusieurs fois de fonction.
Appris des disciplines qui semblaient n’avoir aucun rapport.
Créé plusieurs activités.
Développé une expertise professionnelle tout en vous passionnant pour des sujets complètement différents.
Longtemps, il fallait presque cacher cette richesse pour rendre votre profil plus compréhensible.
« Mais finalement, vous êtes quoi ? »
Je connais bien cette question.
Avec un autre regard, ces différentes dimensions peuvent devenir une combinaison.
Imaginez quelqu’un qui comprend très bien son secteur, maîtrise la communication, possède une expérience entrepreneuriale, s’intéresse à la psychologie, sait transmettre, comprend suffisamment la technologie et utilise désormais l’IA pour accélérer une partie de l’exécution.
Sa valeur n’est plus contenue dans une compétence isolée.
Elle vient de l’intersection.
C’est beaucoup plus difficile à copier.
Votre avantage peut donc progressivement venir moins de :
« Je suis meilleur que tout le monde sur cet outil. »
Et davantage de :
« Je possède une combinaison de compétences, d’expériences et de manières de penser qui me permet de voir et résoudre ce problème différemment. »
C’est une évolution importante pour les profils multidimensionnels.
Mais elle possède un énorme piège.
La multiplicité n’est pas la dispersion
Être multipotentiel ne vous donne pas automatiquement un avantage.
Avoir quinze compétences ne suffit pas.
Avoir dix activités encore moins.
Accumuler des outils, des connaissances et des projets peut tout aussi facilement créer une immense confusion.
C’est d’ailleurs l’un des paradoxes de l’IA.
Avant, vous aviez dix idées.
Maintenant, une IA peut vous en proposer cent autres avant le petit-déjeuner.
Ça aide moyennement. 🙂
Je répète souvent cette conviction :
l’IA amplifie votre système.
Si vous êtes au clair sur ce que vous construisez, elle peut démultiplier vos capacités.
Si vous possédez une expertise solide, elle peut vous aider à l’exploiter de nouvelles façons.
Si votre organisation est saine, elle peut absorber une partie des tâches qui vous consomment inutilement.
Mais si vous êtes déjà dispersé, elle peut également vous permettre de vous disperser beaucoup plus vite.
La technologie ne supprime pas automatiquement le besoin d’architecture.
Elle peut même le rendre plus important.
Le vrai problème des prochaines années sera peut-être l’abondance
Nous parlons énormément de ce que l’IA va nous permettre de faire.
Je trouve presque plus intéressant de regarder l’autre côté :
que se passe-t-il lorsque nous pouvons faire trop de choses ?
Nous avons déjà un avant-goût du problème.
Infobésité.
Sursollicitation.
FOMO.
Notifications.
Contenus infinis.
Nouvelles applications.
Nouvelles opportunités.
Nouvelles compétences à apprendre.
Nouveaux projets accessibles beaucoup plus rapidement.
La rareté n’est donc plus uniquement l’information.
La rareté devient votre attention.
Et derrière votre attention : votre capacité à choisir.
« Ceci est intéressant, mais pas maintenant. »
« Cette tâche peut être automatisée. »
« Celle-ci mérite encore mon intervention. »
« Ici, j’ai besoin de réfléchir moi-même. »
« Ce projet mérite mon énergie pendant les prochains mois. »
« Cette idée peut attendre. »
Je sais à quel point choisir peut être difficile lorsque beaucoup de choses vous intéressent.
Mais plus nos possibilités augmentent, plus cette compétence devient importante.
Le multipotentiel a besoin d’un centre de gravité
On a longtemps présenté deux options aux multipotentiels.
Première option : se spécialiser.
Deuxième option : accepter de se disperser.
Je ne crois pas à ce choix.
Vous pouvez rester profondément multidimensionnel tout en possédant une direction très claire.
J’utilise souvent l’idée de centre de gravité ou de fil conducteur.
Vous pouvez développer plusieurs compétences.
Avoir plusieurs passions.
Parfois plusieurs activités.
Mais quelque chose doit permettre à ces différentes dimensions de se rencontrer.
Une grande question.
Une expertise.
Une mission.
Une entreprise.
Un problème que vous avez décidé de résoudre.
Une œuvre que vous construisez progressivement.
Le centre de gravité ne supprime pas votre multiplicité.
Il lui donne une cohérence.
C’est ce qui transforme plusieurs directions concurrentes en un écosystème.
La nuance est essentielle :
Vous pouvez porter beaucoup, mais vous ne pouvez pas tout porter au même niveau, au même moment et avec la même intensité.
Renaissance 3.0 : redevenir multidimensionnel avec de nouveaux leviers
C’est pour cette raison que j’aime parler de « Renaissance 3.0 ».
Nous pouvons retrouver une manière beaucoup plus multidimensionnelle d’apprendre et de travailler.
Explorer plusieurs disciplines.
Créer.
Construire.
Expérimenter.
Apprendre tout au long de notre vie.
Combiner différentes compétences.
Développer notre jugement.
Et nous disposons aujourd’hui d’outils capables d’accélérer énormément certaines étapes du processus.
Une personne curieuse peut désormais utiliser l’IA comme professeur particulier.
Comme assistant de recherche.
Comme partenaire de réflexion.
Comme développeur pour certains prototypes.
Comme analyste.
Comme support opérationnel.
Comme mémoire externe.
Comme interface avec une quantité d’informations qu’un cerveau seul aurait beaucoup de mal à traiter.
C’est une opportunité considérable pour les personnes qui aiment apprendre et connecter les idées.
À condition de rester celui qui pilote.
Utiliser l’IA sans lui abandonner son cerveau
C’est probablement la ligne que je cherche le plus à protéger dans ma propre utilisation.
Je ne veux pas utiliser l’IA pour arrêter de penser.
Je veux l’utiliser pour mieux réfléchir.
Je ne veux pas automatiser toute ma vie.
Je veux automatiser ce qui mérite de l’être pour garder davantage de temps et d’énergie pour ce qui compte.
Je ne veux pas remplacer ma mémoire, mon expérience ou mon discernement.
Je veux construire autour d’eux de meilleurs supports.
Cette nuance change complètement notre relation aux outils.
Si votre objectif est simplement :
« Comment l’IA peut-elle faire cela à ma place ? »
vous finissez progressivement par chercher à supprimer votre propre intervention.
Je préfère souvent une autre question :
« Comment cet outil peut-il augmenter ce que je fais déjà de mieux ? »
Ce n’est plus une logique de remplacement.
C’est une logique d’augmentation.
Les compétences qui pourraient prendre davantage de valeur
Si je devais réfléchir à mon propre développement pour les années qui arrivent, je ne miserais donc pas uniquement sur la maîtrise d’un logiciel ou d’un outil IA précis.
Ils changeront.
Certains disparaîtront.
De nouveaux apparaîtront.
Je travaillerais davantage sur ce qui reste en dessous :
la capacité à apprendre,
la qualité du jugement,
la communication,
la compréhension humaine,
la créativité,
l’esprit critique,
la capacité à structurer des problèmes,
la capacité à prendre des décisions,
et la capacité à relier des connaissances issues de plusieurs domaines.
Puis j’utiliserais la technologie comme levier autour de ces capacités.
C’est là que le multipotentiel peut devenir particulièrement intéressant.
Pas parce qu’il sait « un peu tout faire ».
Mais parce qu’il sait faire converger plusieurs dimensions autour d’un problème réel.
Être multidimensionnel sans devenir surchargé
Cette nouvelle Renaissance ne sera pourtant pas très enthousiasmante si nous utilisons notre puissance supplémentaire pour simplement ajouter plus de travail.
C’est l’autre danger.
Vous gagnez deux heures grâce à l’IA.
Vous remplissez immédiatement ces deux heures avec trois nouveaux projets.
Votre capacité augmente.
Votre charge augmente aussi.
Vous finissez avec davantage d’outils, davantage d’automatisations, davantage de projets… et exactement autant d’espace mental qu’avant.
La question du futur n’est donc pas seulement :
« Combien puis-je désormais accomplir ? »
Elle devient :
« Qu’est-ce qui mérite réellement cette nouvelle capacité ? »
C’est là que l’organisation personnelle cesse d’être une petite question de productivité.
Elle devient une question stratégique.
Plus vous pouvez faire, plus vous devez être capable de hiérarchiser.
L’opportunité des multipotentiels est réelle… mais elle doit être orchestrée
Je continue donc de penser que les multipotentiels ont de très belles cartes à jouer dans les prochaines années.
L’IA réduit certaines barrières techniques.
Elle accélère l’apprentissage.
Elle permet à de petites structures et parfois à une seule personne de disposer de leviers autrefois réservés à des organisations beaucoup plus grandes.
Et parallèlement, le jugement, la capacité à relier plusieurs disciplines, la vision et l’expérience deviennent encore plus importants pour décider quoi faire de toute cette puissance.
C’est un terrain naturellement intéressant pour les profils multidimensionnels.
Mais votre avantage ne vient pas du nombre de choses que vous pouvez faire.
Il vient de votre capacité à les orchestrer.
Votre multiplicité doit converger.
Votre technologie doit vous augmenter.
Votre attention doit rester sous votre contrôle.
Et votre système doit vous permettre de conserver suffisamment de clarté pour savoir ce qui mérite réellement votre énergie.
Parce que plus nos outils deviennent puissants, plus cette question me semble importante :
Comment augmenter notre mémoire, notre intelligence et notre capacité d’action sans devenir plus dépendants, plus dispersés ou plus passifs ?
C’est une question sur laquelle je travaille énormément actuellement.
Je pense même qu’elle pourrait devenir l’un des sujets majeurs de notre manière de travailler avec l’intelligence artificielle.
Pas seulement utiliser l’IA.
Construire une relation avec elle qui nous permette de devenir davantage nous-mêmes, pas moins.
Questions fréquentes sur les multipotentiels et l’intelligence artificielle
L’IA est-elle vraiment un avantage pour les multipotentiels ?
Elle peut l’être. Les multipotentiels possèdent souvent une grande curiosité, une capacité d’apprentissage rapide et une facilité à relier plusieurs domaines. L’IA peut accélérer ces qualités. Mais elle peut aussi amplifier la dispersion si aucun système ne permet de hiérarchiser les idées, les projets et les informations.
Faut-il devenir généraliste plutôt que spécialiste avec l’IA ?
Je ne pense pas qu’il faille opposer les deux. Une combinaison intéressante consiste à posséder suffisamment de profondeur dans certains domaines tout en développant des compétences transversales et la capacité à connecter plusieurs disciplines. Être généraliste ne signifie pas rester superficiel.
Comment éviter de se disperser davantage avec l’IA ?
Commencez par clarifier votre centre de gravité : ce que vous construisez, le problème que vous voulez résoudre et ce qui mérite réellement votre attention maintenant. Ensuite seulement, demandez-vous comment l’IA peut augmenter ce système. Utiliser davantage d’outils sans direction claire crée rarement davantage de clarté.
