Vous connaissez peut-être ce scénario.
Vous découvrez un nouveau sujet, une nouvelle activité ou un nouveau projet.
Pendant quelques semaines, vous êtes à fond.
Vous apprenez énormément. Vous passez des heures à chercher, comprendre, tester. Votre progression est visible presque chaque jour et vous arrivez rapidement à faire des choses qui vous semblaient difficiles quelques semaines auparavant.
Puis quelque chose change.
La nouveauté disparaît.
Vous avez compris les bases.
La progression devient moins spectaculaire.
Et ce projet qui occupait encore toutes vos pensées commence doucement à perdre de son intérêt.
Une autre idée arrive.
Plus fraîche.
Plus stimulante.
Pleine de possibilités.
Et une petite phrase commence à apparaître :
« Finalement, ce projet ne me correspond peut-être plus. »
J’appelle parfois cela la malédiction des multipotentiels.
On trouve aussi l’expression « Da Vinci Curse », la « malédiction de Léonard de Vinci » : cette tendance à être attiré par tellement de domaines, de projets et de possibilités qu’il devient difficile d’aller suffisamment loin dans l’un d’entre eux.
Le problème n’est pourtant pas forcément votre manque de persévérance.
Il se passe quelque chose de plus subtil.
Pourquoi les multipotentiels peuvent se lasser très vite d’un projet
Un multipotentiel est souvent particulièrement stimulé par certaines phases d’un projet.
La découverte.
L’apprentissage.
La compréhension d’un nouveau système.
Le challenge.
Le sentiment de progression rapide.
C’est une période très gratifiante.
Vous partez presque de zéro et chaque heure investie produit énormément de nouvelles informations.
Hier, vous ne saviez pas.
Aujourd’hui, vous comprenez.
Demain, vous êtes déjà capable de faire.
Cette courbe d’apprentissage rapide nourrit naturellement la curiosité.
Mais elle ne dure pas éternellement.
À partir d’un certain niveau, progresser demande autre chose.
Il faut répéter.
Approfondir.
Faire moins de découvertes et davantage de corrections.
Revenir sur des détails.
Faire parfois dix fois presque la même chose pour améliorer le résultat de 5 %.
Et pour quelqu’un dont le cerveau adore la nouveauté et l’exploration, cette phase peut être beaucoup moins stimulante.
C’est ici que beaucoup abandonnent.
Pas nécessairement parce que le projet est mauvais.
Pas nécessairement parce qu’ils ont perdu leur « voie ».
Parfois, ils ont simplement quitté la phase de découverte.
The Dip : le moment où progresser devient moins gratifiant
Seth Godin utilise dans son livre The Dip une idée très intéressante.
Dans beaucoup de projets, le début est relativement gratifiant.
Vous démarrez avec de l’enthousiasme, vous apprenez rapidement et les premiers progrès sont visibles.
Puis arrive un creux.
Le « Dip ».
Vous avez suffisamment progressé pour ne plus bénéficier de l’excitation du début, mais pas encore suffisamment pour obtenir les résultats liés à une vraie maîtrise.
C’est une zone étrange.
Vous n’êtes plus débutant.
Vous n’êtes pas encore excellent.
Et surtout, le rapport entre l’effort et la sensation de progression change.
C’est là que la différence entre curiosité et maîtrise apparaît.
Au début, apprendre produit presque immédiatement une récompense.
Plus tard, progresser peut demander plusieurs semaines de travail pour observer une amélioration qui aurait pris deux jours au commencement.
Pour certains profils, ce passage est déjà difficile.
Pour beaucoup de multipotentiels, il l’est encore davantage.
Parce qu’au moment exact où l’ancien projet devient moins stimulant, votre cerveau reste parfaitement capable d’imaginer quelque chose de nouveau.
Et ce nouveau projet possède tout ce que l’ancien vient de perdre :
de la nouveauté,
des possibilités,
des choses à découvrir,
une nouvelle courbe d’apprentissage.
Le choix devient vite biaisé.
La « Da Vinci Curse » : quand votre curiosité devient une boucle
Avoir beaucoup de passions n’est pas un problème en soi.
J’en suis plutôt la preuve.
Depuis très jeune, j’ai fonctionné avec des périodes d’immersion presque obsessionnelle dans certains sujets. J’apprends vite, j’aime comprendre comment les choses fonctionnent et j’ai toujours eu plusieurs intérêts.
Mais il existe une différence énorme entre explorer plusieurs domaines et recommencer perpétuellement au niveau 1.
Imaginez un jeu vidéo.
Vous démarrez une nouvelle partie.
Les premiers niveaux sont rapides.
Vous découvrez l’univers, les règles, les personnages. Votre personnage progresse vite et vous débloquez régulièrement de nouvelles capacités.
Puis le jeu devient plus difficile.
Il faut apprendre à réellement maîtriser les mécaniques.
Vous perdez quelques parties.
Les progrès deviennent moins visibles.
Et à ce moment précis, vous achetez un nouveau jeu.
Vous recommencez au niveau 1.
Puis encore un autre.
Puis un autre.
Vous pouvez finir par devenir extrêmement bon… à commencer.
Mais vous découvrez rarement ce qui se passe aux niveaux 30, 50 ou 80.
C’est là que la curiosité peut se retourner contre nous.
Le danger de la multipotentialité n’est pas d’aimer plusieurs choses. C’est de ne jamais rester suffisamment longtemps quelque part pour récolter ce que l’on y a semé.
Perte de sens ou simple perte de stimulation ?
C’est probablement la distinction la plus importante.
Parce que je ne crois pas non plus qu’il faille terminer absolument tout ce que l’on commence.
Cette idée peut devenir aussi enfermante que l’injonction à se spécialiser.
Certains projets doivent être arrêtés.
Certaines activités ne correspondent plus à votre vie actuelle.
Certaines expériences vous ont déjà donné ce qu’elles avaient à vous donner.
Et parfois, continuer relève simplement du coût irrécupérable : « J’ai déjà tellement investi que je ne peux plus arrêter maintenant. »
La persévérance aveugle n’est pas une qualité.
Le problème est de réussir à distinguer deux situations qui peuvent produire exactement la même sensation :
« Je n’ai plus envie de continuer. »
Dans le premier cas, vous avez réellement perdu le sens.
Votre projet ne correspond plus à votre direction, à vos priorités ou à ce que vous voulez construire.
Dans le second, vous avez seulement perdu la stimulation.
Le projet reste pertinent.
Mais il est entré dans une phase moins amusante.
Vous n’êtes plus dans la découverte. Vous êtes dans l’approfondissement.
Et ces deux situations ne demandent pas du tout la même décision.
5 questions à vous poser avant d’abandonner un projet
Avant de décider que « ce n’est finalement plus pour vous », prenez un peu de hauteur.
Posez-vous notamment ces questions :
- Ai-je réellement perdu le sens ou seulement la stimulation ?
Si la nouveauté revenait demain, auriez-vous de nouveau envie d’avancer ? - Les résultats sont-ils mauvais ou simplement plus lents ?
Une courbe d’apprentissage ralentit naturellement lorsque votre niveau augmente. - Ai-je suffisamment expérimenté pour pouvoir juger ?
Il est parfois difficile d’évaluer le potentiel réel d’un projet lorsque vous n’avez exploré que sa phase débutante. - Existe-t-il un niveau suivant qui m’intéresse encore ?
Vous n’avez pas besoin d’aimer éternellement le chemin. Mais il peut rester quelque chose derrière le creux que vous avez réellement envie d’atteindre. - Qu’est-ce que je veux avoir appris, construit ou obtenu avant de passer à autre chose ?
Cette question est particulièrement utile pour un multipotentiel. Elle permet de ne pas transformer chaque changement d’intérêt en abandon brutal.
Il ne s’agit pas de vous forcer.
Il s’agit de décider avec davantage de lucidité.
Vous n’avez pas besoin de tout terminer
Un multipotentiel n’a pas besoin de devenir une machine à finaliser chaque idée qui traverse son esprit.
Ce serait absurde.
Certaines idées sont faites pour être explorées.
D’autres pour être testées.
Certaines deviennent des projets.
Quelques-unes méritent plusieurs années.
La vraie compétence est plutôt de savoir quel niveau d’engagement chaque projet mérite.
C’est une question d’architecture.
Tout ce qui vous intéresse n’a pas besoin d’être transformé en priorité.
Tout ce qui commence n’a pas besoin de devenir une mission de vie.
Et tout ce qui devient moins excitant n’a pas besoin d’être abandonné.
Une priorité est temporaire.
Vous pouvez décider qu’un projet mérite votre énergie pendant trois mois, atteindre un niveau précis, capitaliser ce que vous avez construit puis passer consciemment à autre chose.
C’est très différent de suivre continuellement l’objet le plus stimulant du moment.
La lassitude n’est pas toujours un message à écouter immédiatement
Quand on parle de multipotentialité, on insiste beaucoup sur la nécessité de respecter son fonctionnement.
Je suis évidemment très attaché à cette idée.
Mais respecter son fonctionnement ne signifie pas obéir à chacune de ses impulsions.
Votre fonctionnement vous donne des informations.
Ensuite, vous décidez.
Si vous savez que vous avez naturellement besoin de nouveauté, la solution n’est pas nécessairement d’abandonner un projet dès que l’ennui arrive.
Vous pouvez parfois recréer du challenge.
Changer la façon de travailler.
Vous fixer un nouveau niveau de maîtrise.
Ajouter une contrainte.
Transformer la répétition en expérimentation.
Alterner plusieurs projets de manière organisée.
Ou simplement accepter qu’une partie d’un travail intéressant ne soit pas intéressante chaque jour.
Il y a une différence entre travailler contre soi et considérer que tout inconfort signifie que l’on n’est plus au bon endroit.
La multipotentialité devient plus forte avec de la profondeur
J’aime beaucoup la curiosité.
Elle a joué un rôle immense dans ma vie et dans mon travail.
Elle m’a permis de développer plusieurs activités, apprendre continuellement, relier des disciplines différentes et construire une manière de penser que je n’aurais probablement jamais développée en restant enfermé dans un seul domaine.
Je ne voudrais surtout pas supprimer cela.
Mais avec le temps, j’ai aussi compris quelque chose :
la curiosité prend davantage de valeur lorsqu’elle rencontre la profondeur.
C’est lorsque vous avez suffisamment approfondi plusieurs domaines que vous pouvez commencer à créer des connexions que les autres ne voient pas.
Si vous restez toujours au niveau introductif, vous accumulez des sujets.
Si vous approfondissez certaines explorations, vous construisez progressivement une véritable combinaison de compétences et d’expériences.
C’est là que la multipotentialité devient beaucoup plus qu’une succession de centres d’intérêt.
Elle devient un avantage.
Apprendre à rester assez longtemps
Vous n’avez pas besoin de rester éternellement sur le même chemin.
Je ne crois pas beaucoup aux voies professionnelles figées pour quarante ans.
Nos envies changent.
Nos capacités évoluent.
Nos vies traversent différentes saisons.
Certains projets doivent naître, grandir puis se terminer.
Mais entre l’obligation de « choisir une seule chose pour toujours » et l’envie de changer de direction à chaque baisse de stimulation, il existe énormément d’espace.
Votre enjeu est peut-être simplement d’apprendre à rester assez longtemps.
Assez longtemps pour vraiment tester.
Assez longtemps pour approfondir.
Assez longtemps pour construire quelque chose.
Assez longtemps pour atteindre le niveau qui rend l’expérience réellement utile.
Puis, si le sens n’est plus là, passer à autre chose consciemment.
La différence est importante.
Vous ne subissez plus votre curiosité.
Vous l’orchestrez.
Et parfois, avant de quitter un chemin, il suffit de continuer quelques pas pour découvrir ce qui se trouvait après le premier virage.
Comment savoir quels projets continuer, mettre en pause ou arrêter ?
C’est justement l’une des difficultés les plus fréquentes lorsqu’on possède plusieurs projets et plusieurs possibilités crédibles.
Le problème n’est pas toujours de trouver une nouvelle idée.
Il est souvent de décider ce qui mérite encore d’être actif maintenant.
J’ai créé la Boussole Multipotentiel pour aider précisément dans ce type d’arbitrage : prendre du recul sur vos projets, vos opportunités et vos différentes directions, puis décider ce qui mérite réellement votre énergie aujourd’hui.
Elle ne cherche pas à vous forcer à choisir une seule voie.
Elle vous aide à hiérarchiser votre multiplicité.
Parce que tout ce qui compte pour vous n’a pas besoin d’être prioritaire en même temps.
